• Avec ce poème, j'ai participé au concours de poésie organisé par ma commune de Saint-Estève dans le cadre du "Printemps des poètes" dont le thème était " Trésors d'enfance". Au jour où j'insère ce poème dans mon blog, j'ignore encore les résultats du concours car malheureusement je n'ai pas pu participer à la remise des prix....Alors mon coeur bat encore....

    COEUR-DE-MON-ENFANCE

    Le coeur de mon enfance

     

    Ô oui qu’il était pur le cœur de mon enfance,

    Quand au pied du sapin, posaient les récompenses,

    Récompenses d’un Noël  pas toujours mérité,

    Que malgré ça maman savait si bien chanter.

     

    Ô oui qu’il était grand le cœur de mon enfance,

    Quand avec mes amis, je dessinais la France,

    La France des champions de la « Petite Reine »

    Qui couraient tout autour de la jolie fontaine.

     

    Ô oui qu’il était beau le cœur de mon enfance,

    Quand joyeux comme un chiot, je vivais l’insouciance,

    L’insouciance des problèmes que me posait l’école

    Où enfant turbulent je faisais le guignol.

     

    Ô oui qu’il était fier le cœur de mon enfance,

    Quand avec mes copains, je partais en vacances,

    Vacances au bord de mer où  nous perdions haleine,

    Perchés sur nos bouées tels de fiers capitaines.

     

    Ô oui  qu’il était dur le cœur de mon enfance,

    Quand je séchais les cours sans aucune dispense,

    La dispense d’aller où bon il me semblait

    Et jouir des trésors en toute liberté,

     

    Ô oui qu’il était noble le cœur de mon enfance,

    Quand auprès des copines, j’osais tenter ma chance,

    La chance d’un baiser sur leurs lèvres mouillées,

    Que mon âme à jamais ne pouvait oublier.

     

    Ô oui qu’il a vieilli le cœur de mon enfance,

    Quand je le brusque un peu, il part dans la souffrance,

    La souffrance d’un muscle que j’ai tant écorché,

    Qu’un beau jour, c’est certain, il voudra me lâcher.

     


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  • Quatre petits glaçons

     
     
    Quatre petits glaçons sortirent du sommeil,

    Où dans la nuit d’argent et comme des amis,

    Sur un gros banc de bois aux nuances vermeilles,

    Ils s’étaient rencontrés et s’étaient endormis.

     

    Un ciel couleur d’azur et un soleil trop chaud

    Irisaient leurs armures, fondaient leurs carapaces.

    Les quatre petits glaçons n’étaient pas des machos,

    Ils n’étaient pas de bois mais froids comme la glace.

     

    Du joli banc de bois, ils pensaient sans orgueil,

    Etre assis pour longtemps et ignoraient sans doute,

    Que ce bois fut pour eux un splendide cercueil,

    Où leurs âmes éphémères prendraient une autre route.

     

    Ils rêvaient et fondaient, se faisaient plus concis

    Ne prenant pas conscience de leurs vies si fugaces,

    Mais leurs eaux se mêlaient, leurs sentiments aussi,

    Et dans leurs amitiés se noyaient leurs carcasses.

     

    Ils fondaient, ils pleuraient, et de leurs yeux rougis,

    C’est une onde limpide faites de mille larmes

    Qui s’écoulât du banc et comme par magie,

    Les emportât au loin et les laissât sans armes.


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    Quand j'ai entendu les Beatles pour la première fois, je suis immédiatement devenu un véritable fan. Je me souviens très bien c'était en 1964, j'avais 15 ans et j'étais en vacances à Drancy chez mes cousins. La première chanson que j'ai entendue, c'était la fameuse reprise de Chuck Berry intitulée "Roll Over Beethoven". Vraiment terrible!!! Cette année-là, ce véritable engouement qu'on appelait Beatlemania démarrait et prit une ampleur jamais égalée depuis. Moi, c'est à cette époque, que j'ai commencé à faire la collection de tous leurs 33 tours et même si depuis cette collectionnite aigüe a un peu cessée, je continue à aimer leurs chansons comme au premier jour. Parmi toutes leurs chansons, il y en a une que j'ai toujours adorée, c'est Yesterday. Il faut avouer que je ne suis pas le seul car si j'en crois l'Encyclopédie Wikipédia, cette chanson détient un nombre impressionnant de records mondiaux et de tous les temps. Comme fan et même si une version française "Je croyais" a été chantée par Hugues Aufray, j'ai tenté à plusieurs reprises de traduire et de comprendre les paroles de Paul McCartney. Pas si évident que ça et j'avoue que je n'y suis jamais vraiment parvenu sans doute parce que lui-même avait rêvé cette chanson en pensant à sa petite amie Jane Asher. Alors plutôt que de réessayer de la traduire une fois encore, j'ai tenté cette fois avec des mots français d'être au plus près des rimes du célèbre auteur et j'ai donc tranformé "Yesterday" en "Des idées". C'est vrai, mes quelques vers ne veulent pas dire grand chose mais ils présentent l'avantage de pouvoir être assez facilement chanté avec la musique de la célèbre chanson. Connectez-vous à ce site www.lovelyoldies.com/beatles-yesterday/ et essayez, c'est plutôt amusant !
     

    Des idées

     

    Des idées,

    Tous mes troubles ont été liquidés,

    Dès lors que ma tête s’est évadée.

    Oh depuis hier, j’ai des idées.

     

    Si subit,

    Je suis l’homme qui n’avait pas d’acabit.

    Mais mes rêves sont devenus amis

    Oh mes idées, c’est si subit.

     

    Aie ! Oui, c’est  bien beau

    D’avoir d’excellentes idées.

    Aie ! Oui, je tourne rond,

    Depuis que j’ai des idées.

     

    Des idées,

    L’amour est si facile a raccordé,

    Maintenant que je l’ai décidé,

    Oh depuis hier, j’ai des idées.

     

    Aie ! Oui, c’est bien beau

    D’avoir d’excellentes idées.

    Aie ! Oui, je tourne rond,

    Depuis que j’ai des idées. 

     

    Des idées,

    L’amour est si facile a raccordé,

    Maintenant que je l’ai décidé,

    Oh depuis hier, j’ai des idées. 


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  • J’ai perdu une corne,

     
     
     
    J’ai perdu une corne,

    J’ai le coeur en détresse,

    J’ai perdu une corne,

    Je suis plein de tristesse.

     

    J’ai perdu une corne,

    Comme on perd le prépuce,

    J’ai perdu une corne,

    On me traite de gugusse.

     

    J’ai perdu une corne,

    Dans l’hiver et la brume,

    J’ai perdu une corne,

    Je suis plein d’amertume,

     

    J’ai perdu une corne,

    Mais repoussera-t-elle ?

    Avant que les bouchers

    Me découpent en rondelles.


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    MARBRE    ROUGE

     

    marbre-rouge

     

    GILBERT JULLIEN

     

    Toute reproduction, partielle ou totale, par quelque procédé que  ce soit, du contenu du présent ouvrage et des textes qui le composent et qui sont la propriété de l’auteur, est strictement interdite sans son consentement personnel.

    Cette reproduction constituerait donc une contrefaçon, sanctionnée par les articles L.335.2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

    La copie de cet ouvrage figurant sur le blog personnel de l’auteur sur le site de l’hébergeur Kazéo a été réalisée par ses soins et  bien évidemment de sa propre volonté..

    La photo qui fait office de couverture appartient à l’auteur.

    copyright

    Copyright 2011

     

     

    MARBRE ROUGE

     

    Chapitre 1 – Le départ

     

    Il y avait une heure que Vincent Pully était parti de Mantet et qu’il marchait en direction du Pic de Tres Estelles. Comme il le faisait au début de chaque printemps, et ce pour la troisième année consécutive, il avait quitté le village avant que la neige ne fonde complètement et que la maréchaussée ne vienne l’arrêter. Pour monter à Mantet, il n’y avait pas de route, aucune piste carrossable et en hiver, le village perdu du Haut-Conflent restait quasiment inaccessible. Avec les neiges qui étaient tombées en abondance cet hiver-là, aucun gendarme n’aurait pris le risque de venir s’aventurer sur ces « épouvantables » sentiers de contrebandiers. Vincent n’était pas un contrebandier, mais plus grave, en tous cas aux yeux des militaires, il était un déserteur. En 1890, Vincent avait refusé d’effectuer son service militaire dans l’infanterie et depuis il était pourchassé comme un criminel, pourtant, il n’était pas un déserteur comme les autres et ce statut, il le devait essentiellement au fait que son père Gabriel n’était jamais revenu de la guerre de 1870, cette horrible et atroce guerre que les français avaient eu le tort de décréter contre les Prussiens du redoutable Otto Von Bismarck. En fait, son père n’était jamais revenu de cette guerre pour la simple et bonne raison qu’il semblait n’être jamais parti. En effet, sa mère Joséphine Pully n’avait jamais plus eu aucune nouvelle de son époux depuis qu’il était parti à Toulouse rejoindre son bataillon dès les premiers jours de la guerre. Aucune lettre de lui, aucune missive de l’armée ou du gouvernement et plus grave, les gendarmes étaient venus frapper à sa porte quelques jours plus tard car sans nouvelles eux aussi, son mari avait été considéré comme un déserteur. Gabriel semblait s’être évaporé et plus personne ne savait ce qu’il était advenu. En août 1870, quand il fut appelé à la conscription, Gabriel était un simple paysan d’un minuscule hameau de l’Ariège du nom du Playras. Gabriel venait d’avoir 22 ans et Vincent était né deux ans plus tôt. Chez les Pully, on vivait chichement de quelques arpents de terre difficilement défrichés à la montagne, de quelques poules et d’un maigre bétail. Gabriel ne connaissait rien de la politique ni de la guerre dans laquelle on voulait l’embrigader mais en aucun cas, il n’aurait failli à ses obligations patriotiques. Alors Gabriel un déserteur ? Non, pour Vincent, ce n’était pas possible au regard de la description que lui en avait fait sa mère. Peu avant sa majorité, Vincent s’était retrouvé seul alors que sa mère avait fini par mourir de chagrin et d’acharnement à vouloir élever seule son enfant dans cette montagne hostile. Avant qu’elle ne meure, Vincent avait juré et promis à sa mère qu’il mettrait tout en œuvre pour savoir ce que son père était devenu.  C’est ainsi qu’à la mort de sa mère, Vincent était parti sur les routes devenant lui aussi à sa majorité un déserteur par la force des choses. Depuis, presque dix années s’étaient écoulées et cette inlassable quête l’avait amené sur tous les chemins de France et de Navarre. Sa connaissance des chemins et de la montagne, alliée à sa débrouillardise et à sa puissance physique lui avait permis maintes et maintes fois d’échapper à la maréchaussée et à chaque embuscade, Vincent était passé entre les mailles des filets que les services de police lui avaient tendus. Infatigable dans ses recherches, son obstination l’avait même envoyé pendant plusieurs mois dans le royaume d’Espagne puis seul l’amour l’avait arrêté dans son errance. A Mantet, il avait connu Maria et ils avaient eu un vrai coup de foudre l’un pour l’autre. Mais si le hasard l’avait ramené dans ces Pyrénées qu’il aimait tant, si l’amour s’était fait jour sous les traits de la jolie Maria, la chance avait également souri à Vincent quand il avait appris, à l’automne dernier qu’un Gabriel Pully avait travaillé dans une carrière de marbre rouge du Haut-Conflent. Etait-ce son père ou bien un homonyme ? En tous cas, Vincent était décidé à le découvrir au plus vite et dès cette année de préférence ! Seuls gros inconvénients à ces bonheurs qui étaient arrivés tous en même temps, l’absence de liberté et les gendarmes à ses trousses dès les premiers beaux jours. Mais Vincent était toujours aussi décidé à résoudre le mystère de la disparition de son père, d’autant que Maria était d’accord même si à chacune des absences de son amoureux, elle ne dormait plus et attendait dans l’angoisse son retour à la maison dès les premiers frimas de l’hiver.

    Vincent avait un mal fou à avancer car plus il montait vers le pic et plus les plaques de neige qui subsistaient étaient nombreuses et épaisses. Il s’assit un instant sur une pierre pour chausser ses raquettes et à ce moment-là, il entendit quelqu’un qui l’appelait :

    « Vincenzo ! Vincenzo ! Vincenzo ! ».

    C’était Jordi, le chevrier de Mantet qui venait vers lui en bondissant sur le névé. Exténué par cette course, Jordi lui annonça :

    « Vincenzo, les gendarmes ont quitté Py ce matin et ils te cherchent dans tout le massif parait-il ! »

    « Ecoute, Jordi, tu es gentil de venir me prévenir mais ça fait des millions de fois que je te dis de ne pas m’appeler Vincenzo ! » « Je m’appelle Vincent ! » « Tu sais Jordi, je me doutais bien qu’ils monteraient un jour ou l’autre ! » « Ne t’inquiètes pas, je vais d’abord à Escaro puis plus tard à Jujols et j’emprunte le petit sentier du Correc d’Aytua que nous sommes pratiquement les seuls à connaître ! » « Allez, retourne à Mantet, rassure Maria et surtout si les gendarmes t’interrogent, tu ne sais rien de moi ! » Malgré cette recommandation, Vincent savait qu’il pouvait compter sur Jordi. Vincent avait connu Jordi en même temps que Maria pour la bonne et simple raison qu’ils étaient frère et sœur. Depuis, ils étaient devenus les meilleurs amis du monde. Jordi avait appris énormément de choses à Vincent : comment chasser le chevreuil à l’arc ou piéger un sanglier à l’aide d’une simple fosse, pêcher les truites à la main, comment reconnaître les champignons comestibles, trouver des truffes, faire du feu avec du bois ou du silex, fabriquer un fromage de chèvre, construire une cabane de pierres sèches qu’ici on appelle orri mais parmi tous ces savoir-faire, l’acquis le plus important était cette connaissance de tous les sentiers du Haut–Conflent que Jordi lui avait inculqué. Et comme parmi tous ses sentiers, de très nombreux étaient essentiellement connus des passeurs et des contrebandiers, Vincent était gré à Jordi de lui avoir fait connaître tous ces chemins de traverse indispensables à sa liberté.

    Jordi donna quelques petites tommes de chèvre enveloppées dans un torchon à Vincent qui les mit aussitôt dans sa gibecière. Les deux amis s’embrassèrent puis ils s’éloignèrent l’un de l’autre en se retournant et en se lançant réciproquement un signe de la main.

     

    Chapitre 2 : La poursuite

     

    Une demi-heure plus tard, Vincent arriva à un collet, non loin du pic, à la Font du Prat d’Avet là où le chemin bascule vers la forêt de la Founguéré, puis plus bas vers Escaro. Au moment où il allait emprunter l’itinéraire qui longe le Correc d’Aytua, il entendit un cri : « Regarde, c’est lui, c’est Pully ! » et il vit deux gendarmes à quelques mètres de lui accompagnés d’un autre homme, une espèce de géant qui tenait un chien au bout d’une laisse. Non ce n’était pas vraiment un chien mais plutôt un véritable molosse qui se rua vers lui au moment où l’homme lui lâcha la bride. Dans l’épaisse poudreuse, le chien eut toutes les difficultés à courir et Vincent en profita pour gagner quelques longueurs qui lui permirent de se déchausser rapidement de ses raquettes. Il les abandonna et réussit à atteindre une longue plate-forme à l’aplomb d’un immense pierrier qui descendait abrupt dans un profond ravin. A cet endroit, Vincent ne pouvait pas aller plus loin et en tous cas, il ne pouvait pas descendre et il continua à courir le long de la falaise tentant tant bien que mal de sauter pas dessus les buissons qui lui barraient la route, Mais comme par endroits la neige avait déjà fondue, le dogue lui avait repris du terrain et ce fut un miracle qu’il ne lui arrache un mollet. Grâce à dieu, Vincent atteignit un névé, long d’une cinquantaine de mètres, qui descendait tout droit dans l’immense ravine et avec une dextérité déconcertante et sans trop réfléchir, il bondit prestement, atterrissant sèchement sur la glace et échappant ainsi à la morsure du molosse. Puis, aussi promptement, il s’allongeant sur le dos et se laissa glisser jusqu’à atteindre les premiers blocs rocheux d’un grand pierrier. Vincent se mit à bondir de rocher en rocher et quand il se retourna, il vit le chien, qui s’était lancé à sa poursuite, glisser maladroitement les quatre pattes écartées sur la longue plaque de glace. Il aboyait et vociférait rageusement constatant que Vincent lui avait repris une avance considérable. En outre, une fois dans le pierrier, le chien n’arriva pas à poursuivre Vincent car ses ongles ripaient sur la surface lisse des énormes blocs rocheux. Vincent largua définitivement le chien mais les deux gendarmes qui étaient maintenant en surplomb du ravin se mirent à lui tirer dessus sans aucune sommation. Le géant, lui, s’était lancé à sa poursuite mais il ne semblait guère plus à l’aise que son chien dans la descente du névé puis dans ce dédale d’éboulis. Vincent était désormais pris entre éviter le feu nourri des gendarmes et tenter de gagner encore un peu plus du terrain sur le colosse et le molosse. Il réussit à se faufiler entre quelques gros blocs pendant que les gendarmes rechargeaient leurs carabines mais dès qu’il levait la tête pour observer la meilleure échappatoire possible, il prenait le risque d’être atteint par une balle. Comme les gendarmes ne bougeaient pas de leur poste d’observation et de tirs et que le géant ne semblait pas armé, il était impératif que Vincent prenne de l’avance d’autant qu’un autre névé se dessinait à sa gauche, à moins de cinquante mètres de lui. Ensuite il y avait une immense forêt qui continuait à dévaler jusqu’au fond d’un ravin. Les bruits des tirs avaient alerté d’autres gendarmes et ils étaient désormais au moins quatre, peut-être plus, à lui tirer dessus mais à force de sa faufiler dans ce magma rocheux, Vincent avaient réussi à s’éloigner, et du géant, et des gendarmes. En effet, il constatait peu à peu que les plombs ne ricochaient plus sur les pierres à proximité de lui et il acquit la certitude d’être désormais hors de portée des tirs des carabiniers. Rassuré, il se leva et poursuivant sa descente, il  bondissait de rochers en rochers sans plus aucune précaution. Au moment même, où Vincent atteignit le second névé de ce versant nord du pic, il ressentit une très vive brûlure lui déchirer l’omoplate. Une balle avait traversé la lanière de sa gibecière et était venue se loger dans son épaule. Dans la foulée, il ressentit un vif et long lancinement, là où l’impact l’avait atteint, lui faisant perdre un instant connaissance. Vincent bascula en avant, tomba sur le névé puis il glissa, glissa, glissa comme un poids mort jusqu’à l’orée de la forêt. La vitesse l’envoya rouler sur plusieurs mètres au milieu de arbres mais par chance, il n’en cogna aucun puis il s’immobilisa en douceur au beau milieu d’une énorme fourmilière. Il avait toutes les peines du monde à reprendre ses esprits mais quand il entendit le bruit de plusieurs voix non loin de lui, il s’agenouilla et plongea tête la première derrière un tronc pourri que la fourmilière était entrain de dévorer. Il se laissa comme couler dans ce tapis moelleux que constituait la fourmilière et se recouvrit entièrement des brindilles qui la composaient. Ce plongeon eut pour effet de réveiller l’imposante colonie de fourmis qui sommeillait encore à cette époque de l’année et Vincent se sentit comme agglutiné par des millions d’insectes qui, aussitôt, se mirent en quête de le dévorer en commençant par la partie la plus saignante : son épaule. Malgré la douleur qui était de plus en plus difficile à supporter et les fourmis qui semblaient le pénétrer par tous les orifices, Vincent ferma la bouche et serra les dents car il entendait toujours les voix des hommes qui étaient à sa recherche. Vincent se mit à penser au chien et son corps se mit à trembler car il savait que ce serait la fin si l’animal venait à le flairer et à le repérer. Il réussit à se maîtriser et à calmer ses tremblements mais la souffrance des piqûres des fourmis devenait de plus en plus intense et insoutenables….

    L’oreille collée à même la terre, Vincent comprit que quelqu’un s’approchait de lui. Il y avait deux hommes qui marchaient à quelques mètres de lui et il reteint sa respiration et son souffle quant il entendit clairement un homme dire à l’autre : « Regarde, il est sans doute passé par là, la terre est toute retournée et il y a des fourmis partout ! » « Continuons ! ». L’autre lui répondit : « Tu sais la terre retournée, ici c’est certainement des sangliers. » « Il doit y en avoir des quantités, car personne n’ose s’aventurer et venir chasser jusqu’ici tant cette forêt est difficilement accessible ».

    Heureusement, le molosse ne s’approcha pas de sa cachette et les voix finirent par s’éloigner et cesser complètement. Vincent sortit de son insupportable tanière. Assailli d'incalculables picotements, démangeaisons et autres fourmillements, il vivait un véritable calvaire, il vacilla un instant mais s’agrippa à la branche d’un arbre pour ne pas tomber. Son corps tout entier était recouvert de millions de fourmis qui affolées, couraient en tous sens sur tout son corps. Mais certaines avaient cessé de courir et s’agrippaient férocement de leurs puissantes mandibules. Les premiers réflexes de Vincent furent de cracher, de se moucher et de se déboucher les oreilles pour en extirper les dizaines d’insectes qui avaient commencé à s’y introduire et à s’y loger. Sa seconde réaction fut de se dévêtir de la tête aux pieds, de se frictionner rageusement la peau et de secouer ses vêtements les uns après les autres. Trop occupé à se débarrasser au plus vite de cette horde d’occupants hostiles crochetés à son épiderme, Vincent n’entendit pas arriver derrière lui un gendarme qui le surprit dans le plus simple appareil. Le gendarme se rua sur lui et lui assena un violent coup de bâton sur la tête. Vincent tituba un instant mais sa robustesse lui permit de rester debout et il réagit aussitôt en donnant un terrible coup de poing au visage du gendarme qui s’affala de tout son long. Ce dernier n’eut pas le temps de se redresser qu’aussitôt, un deuxième coup de poing arriva comme une massue à la base de sa nuque, il chancela et tomba face contre terre. Le gendarme était inerte et Vincent s’empressa de se rhabiller non sans avoir au préalable constaté que de minuscules brindilles de la fourmilière s’étaient agglomérées sur sa blessure et l’avaient en quelque sorte cautérisée. En tous cas, il ne saignait plus et ce constat le soulagea d’autant que sa plaie paraissait peu profonde car le plomb de la balle avait été freiné dans sa course par le cuir très épais de la lanière de sa gibecière. Il se mit à courir vers le fond du ravin puis arrivant près d’un petit piton rocheux dominant la forêt, il se hissa prestement, à la fois pour avoir une idée de l’endroit où il se trouvait mais aussi pour observer ses poursuivants. Dissimulé derrière un gros genévrier, il resta caché ainsi pendant plus de deux heures puis il vit avec soulagement à travers les branchages que les carabiniers étaient entrain d’abandonner les recherches. Le géant soutenait le gendarme que Vincent avait assommé et il l’aidait à remonter le large pierrier.

     

    Chapitre 3 : L’évasion

     

    Par précaution et pour reprendre quelques forces, Vincent resta un long moment allongé sur cette plate-forme qui dominait l’imposante ravine. Puis, il en profita pour éliminer les dernières fourmis récalcitrantes et se restaurer un peu. Par bonheur, dans toutes ces péripéties, il avait réussi à conserver son petit sac à dos et sa gibecière. Il observa longuement les alentours, mais si derrière lui, il ne voyait qu’un cirque rocailleux fait de pierriers et de longs éboulis encore bien enneigés, devant lui, ce n’était guère mieux. Vincent apercevait une épaisse forêt, entrecoupé d’énormes magmas rocheux et de quelques pitons rocheux très escarpés identiques à celui sur lequel il était juché. Bien qu’il ne connaisse pas spécialement ce versant du pic, Vincent savait que ces reliefs se terminaient inexorablement dans un ruisseau ou pire dans un torrent parfois infranchissable. Quand il regardait vers le sommet, il apercevait quelques gendarmes qui continuaient à faire les cent pas ou le guet au bord de la haute falaise. Pendant un moment, il se dit que cette fois, le piège s’était définitivement refermé sur lui. Mais comme, il n’était pas homme à se laisser abattre facilement, les yeux tournés vers le ciel, il resta allongé longuement, essayant de réfléchir à la meilleure issue possible puis il finit par s’assoupir. Quand il se réveilla, il constata que le jour déclinait mais que quelques légers voiles de brume remplis d’humidité montaient depuis le bas du vallon. Il se dit que la brume serait sans doute un précieux allié pour quitter ce piton sans être vu des gendarmes. Il décida d’attendre que la brume se fit plus dense ou plus épaisse pour déguerpir de là. Le soir commençait à tomber et le ciel à s’assombrir et s’il ne voyait pas le fond du vallon empli de brume, au loin les derniers rayons du soleil éclairaient magnifiquement le massif du Coronat, c'est-à-dire l’autre versant de la vallée de la Têt. Tourmenté, Vincent observait sans relâche ce fameux Coronat, car ce mont, c’était l’objectif qu’il s’était fixé d’atteindre. En effet, les principales carrières de marbres rouges du département se trouvaient dans le Massif du Coronat et si un Gabriel Pully avait travaillé dans une de ces mines, ce ne pouvait sans doute qu’être là-bas.

    Le lendemain et bien que le jour n’arrivait pas encore à éclairer ce versant de la montagne, Vincent se réveilla très tôt. Il se glissa sur le haut du piton et à travers deux petits buis, il vit que les gendarmes étaient toujours là-haut au bord de la falaise à faire les cent pas. La brume qui montait hier soir s’était complètement dissipée et un grand beau temps s’était déjà installé. Ce beau temps resta ainsi pendant deux jours et Vincent, dont les victuailles avaient copieusement diminuées, se donna deux jours supplémentaires pour déguerpir de là quelque soit le temps, brume ou pas brume. Mais le matin du troisième jour, quant il se réveilla, la chance lui sourit car un brouillard « à couper au couteau » avait enveloppé la totalité du massif des Tres Estelles. Vincent avait mis à profit ces deux jours pour retirer le plomb de son épaule mais surtout pour observer le relief et choisir l’échappatoire qui lui semblait le plus propice pour déjouer les plans et la surveillance de la maréchaussée. Or de ses observations et de ses réflexions, Vincent avait acquis la conviction que la meilleure façon de s’en sortir c’était de choisir la seule issue que les gendarmes pensaient irréalisable, c'est-à-dire fuir par le fond du ravin. En effet, si les gendarmes l’attendaient toujours en haut de la falaise, c’est parce qu’ils pensaient qu’il n’y avait pas d’autre issue envisageable et en tous cas, ils n’imaginaient pas que s’échapper par le fond du ravin de l’Orry fut chose possible. Vincent quitta sa plate-forme rocheuse et se mit à descendre quelques gros magmas rocheux puis tout en restant vigilant car il craignait d’éventuelles patrouilles, il traversa silencieusement un bois de pins à crochets et arriva à un petit ruisseau bourbeux qui était en grande partie envahi par des fougères mais également par des pierres et des branchages d’arbres morts. Il décida de continuer à descendre le lit de ce minuscule ruisseau dont le débit devenait au fil de la déclivité un peu plus impétueux. Alimenté par d’autres ruisseaux, la petite rivière s’élargit soudain pour devenir un petit torrent fougueux. Encadré par de hauts rochers, la rivière dévalait désormais dans un véritable goulet large de deux mètres et profond d’une trentaine de centimètres. Sans berges praticables, Vincent n’avait pas d’autre solution que celle de marcher à même le lit du torrent. Avec de l’eau jusqu’aux genoux, il avançait très lentement et rencontrait quelques difficultés à progresser tant les obstacles, troncs d’arbres, branches et rochers devenaient de plus en plus nombreux au fil de la descente. Il y avait déjà une heure qu’il avait quitté son promontoire rocheux et les gendarmes étaient maintenant très loin. Seul dans cet abysse, enseveli dans un épais brouillard et ne sachant ce qui l’attendait à chaque méandre du torrent, toute personne normalement constituée aurait été en perdition ici au fond de ce ravin de l’Orry mais pas Vincent Pully. Lui ne doutait pas de ses capacités à s’en sortir. D’ailleurs ses capacités intellectuelles et physiques, Vincent dut rapidement y recourir quand le torrent devint soudainement une haute cataracte d’une dizaine de mètres de hauteur. Ici, pas d’autre alternative que celle de sauter dans une grande vasque dont il ignorait la profondeur. Il enfonça sa gibecière pratiquement vide de victuailles dans son sac à dos qu’il ajusta à l’envers et qu’il serra contre son ventre. Il sauta dans le vide et pris immédiatement la position du fœtus en remontant ses jambes contre son torse. Dans une énorme gerbe, Vincent atterrit au centre de la marmite et sombra de plusieurs mètres dans l’eau glacée. Quand il refit surface, il s’empressa de nager vers la berge satisfait de ne rien avoir heurté au cours du plongeon, mais quand il se redressa ce fut pour constater qu’une autre chute d’eau aussi haute se présentait à ses pieds. Vincent plongea à nouveau mais les cascades plus ou moins hautes se succédèrent ainsi pendant plus d’une heure. A chaque saut, Vincent appréhendait de tomber dans une vasque moins profonde et de cogner un rocher. Il n’en fut heureusement rien mais désormais se dressait une difficulté bien plus haute et surtout inédite pour lui sous la forme d’un immense toboggan de plus de trente mètres de hauteur. Là, impossible de plonger sans se fracasser sur les roches constituant ce siphon naturel lisse et glissant. Vincent hésitait à se lancer car s’il apercevait parfaitement la quasi-totalité du toboggan, il n’en distinguait pas la fin et craignait qu’emporté par la vitesse, il ne se brise les os à l’arrivée. Il réfléchit longuement et regarda autour de lui pour voir si une autre solution était envisageable mais le torrent était encadré de grandes murailles de roches lisses, abruptes et donc infranchissables. Il cassa trois grosses branches afin qu’elles aient la taille de la largeur du goulet où l’eau s’engouffrait avec violence. Il mit deux des bâtons dans son sac à dos, s’assis au départ du toboggan et à l’aide du bâton qu’il avait conservé, Vincent s’en servit comme d’un frein en s’appuyant de chaque côté des parois. Il fit un essai de quelques mètres, constata qu’il descendait sans prendre trop de vitesse et fut satisfait que son système fonctionne sinon à merveilles au moins correctement. Il renouvela l’expérience et descendit ainsi sur une dizaine de mètres et quand il vit que le premier bâton, très usé par les frottements, allait se rompre, il s’immobilisa en s’arque boutant avec les pieds et le dos contre les parois du toboggan. Il extirpa rapidement un deuxième bâton de son sac et poursuivit ainsi la descente. Quand au bout de trois quart d’heures, il arriva à l’extrémité du siphon, les muscles de ses avant-bras étaient comme tétanisés et la blessure de son épaule s’était rouverte et saignait abondamment. Par bonheur, il vit que le bout du siphon se terminait dans une vaste cuvette et malgré la souffrance, il s’y laissa glisser avec un immense soulagement. Ce soulagement s’amplifia encore quand, après avoir nagé jusqu’à la berge, il vit que celle-ci était constituée d’une petite grève de sable fin où il pouvait enfin se reposer un peu et se mettre au sec. Il  resta ainsi allongé de longues minutes mais se souvint que sa plaie suintait et il y appliqua délicatement un mouchoir dessus. Vincent était trempé et avait froid. Pendant tout le temps où il était resté dans l’action, il n’avait éprouvé aucune sensation ni aucune douleur mais prenant conscience du froid qui l’enveloppait, il se redressa et décida de se remettre en route.

     

    Chapitre 4 : Le repos

     

    Il longea le torrent et vit avec satisfaction que la rivière avait repris un cours normal. Elle s’écoulait plus tranquillement au milieu de quelques sapins et déboucha dans une ample clairière entouré de feuillus. A une centaine de mètres devant lui, à la lisière de la clairière et adossée à la forêt, il y avait une cabane faite de rondins et de planches. Vincent longea l’orée du bois, s’approcha délicatement de la cahute et caché derrière un buisson resta quelques minutes pour tenter de percevoir un bruit ou un quelconque mouvement. Tout était parfaitement calme et seul le gazouillis de quelques oiseaux et le roulement du torrent tout proche brisaient le silence. Trempé de la tête aux pieds et frigorifié, Vincent savait qu’il n’avait pas d’autres choix que de trouver rapidement un refuge où se mettre au sec et au chaud et où séchait ses vêtements. Alors cette cabane, si elle était vide, c’était pour lui, une chance inespérée. Il s’approcha précautionneusement et poussa la porte en bois. Il n’y avait qu’une seule pièce avec une grande table et deux bancs, un grand placard, une paillasse et dans un coin une petite cheminée de briques se terminant par un conduit de tôles. Contre les murs, des scies, des machettes et des haches plus ou moins rouillées et divers matériels et outils manuels. A n’en pas douter, il s’agissait sans doute d’une cabane de bûcherons. Tout était recouvert d’une épaisse couche de poussière et de nombreuses toiles d’araignées pendaient au plafond. Rassuré, Vincent comprit immédiatement que ce « casot » était inoccupée depuis plusieurs mois. Il ouvrit le placard et constata avec satisfaction qu’il y avait quelques couverts, assiettes, verres mais surtout de nombreuses bouteilles, divers accessoires de commodité et plusieurs boites de produits alimentaires. Vincent fit un rapide inventaire et trouva de l’huile, du vin rouge, du vinaigre, de l’alcool, des savons, du sel, du poivre, du sucre, des allumettes, un sac de jute à moitié rempli de pommes de terre qui avaient copieusement germées et même un petit jambon cru bien entamé qui pendait au bout d’une ficelle mais qui était sec et dur comme de la pierre. Confiant, Vincent sortit de la cabane, ramassa des brindilles et quelques branches et à l’aide de plusieurs planchettes bien sèches qu’il trouva à côté de la cheminée, il alluma immédiatement un feu. Il ôta tous ses vêtements, vida son sac à dos et disposa le tout sur les bancs devant la cheminée. Il approcha la paillasse au plus près de l’âtre et s’y allongea. Après les terribles épreuves qu’il venait d’affronter au cours des derniers jours, il appréciait à sa juste mesure le calme de cette cabane, ce repos réparateur et la chaleur du foyer qui arrivait jusqu’à lui et qui réchauffait tout son corps dénudé. Il pensa à Maria et sourit quand il vit que ses pensées réveillèrent ses instincts les plus primitifs. Il essaya en vain de ne plus imaginer Maria et ne réussit à y parvenir qu’en trouvant le sommeil. C’est le froid qui le réveilla car le feu était tombé et seules quelques braises rougeâtres éclairaient faiblement la pièce. Dehors, il faisait nuit et Vincent s’empressa de rallumer la cheminée. Il vit avec satisfaction que son tricot de corps et son caleçon étaient secs et pris plaisir à les enfiler encore tout chauds. Cette agréable chaleur le combla et le revigora de la tête aux pieds. Il se leva, ouvrit le placard, prit trois grosses patates dans le sac de jute qu’il ensevelit sous la cendre. Puis il décrocha le jambon et se coupa, non sans  peine, deux tranches bien épaisses qu’il se mit à dévorer. Quand les pommes de terre furent cuites, il les mangea avec tant de gourmandise qu’il retourna en prendre trois autres dans le placard et les plaça sous la braise. Il ouvrit une bouteille de vin et s’en servit un verre. Après avoir mangé les pommes de terre, il se recoucha mais eut beaucoup de mal à trouver le sommeil car il tentait d’imaginer de quoi demain serait fait. Après la confiance retrouvée, l’inquiétude avait resurgi sous la forme de l’aboiement d’un chien puis d’un carillon qui sonnait régulièrement les heures dans le lointain.  Bien que très éloignés, ces sons provenaient sans doute du village le plus proche. Pour Vincent pas de doute, il s’agissait soit d’Escaro ou bien du petit hameau de Nyer. A vrai dire, Vincent ne savait pas réellement où il se trouvait dans cette cabane mais en tous cas, il était au pied du Pic des Tres Estelles et pas bien loin d’un village. Or cette dernière perspective n’était pas vraiment faite pour le réjouir tant il redoutait que les gendarmes se soient déployés tout autour du massif. Quand il se réveilla le lendemain, le soleil était déjà bien haut et quand la cloche se mit à sonner dans le lointain, Vincent prêta l’oreille et fut très surprit des deux seuls tintements qu’il entendit. Il était 14 heures et depuis, qu’il était arrivé à la cabane, il avait sans doute dormi plus de 17 heures. Il décida de s’organiser pour passer une nuit supplémentaire et envisagea même de rester plusieurs jours, si bien sûr, les gendarmes ne se manifestaient pas. Il pensait qu’au bout de trois ou quatre jours, l’ordre de cesser les recherches arriverait de Perpignan et les gendarmes en mission  retourneraient à leurs occupations habituelles. A côté de la cabane, Vincent avait repéré un ancien jardin potager à l’abandon avec quelques grosses laitues en partie mangée par les limaces et quelques vieux pieds de tomates dont certains avaient séché et d’autres étaient montés tels de petits buissons. Au milieu du jardin en friches, il y avait clairement le passage de quelques lapins ou lièvres qui avaient sans doute leurs terriers dans les « feixes » ou les haies qui encadraient la cabane et ses alentours. Avec un rouleau de fil de fer qu’il trouva, Vincent confectionna quatre collets qu’il mit aussitôt en place dans le jardin potager au milieu des couloirs les plus empruntés par les lapins puis il attacha quelques boites de conserves au reste du fil de fer qu’il plaça dans les passages susceptibles d’être empruntés par d’éventuels visiteurs, le but étant que le tintamarre ainsi engendré par les boites puisse le prévenir. La nuit, son système d’alerte fonctionna si bien, que par deux fois, il bondit littéralement hors de la paillasse, réveillé qu’il fut par plusieurs marcassins qui n’avaient rien trouvé de mieux que de venir gambader tout autour de la cabane. Quand aux pièges disposés dans le jardin, un seul se referma sur un jeune lièvre de cinq livres et cela suffit à son bonheur. Le lièvre fut immédiatement dépecé et inscrit au menu du jour. Vincent occupa le reste de la journée à inspecter les alentours. Il escalada même un promontoire rocheux mais cette ascension ne lui apportât aucun renseignement quant à sa situation exacte or mis le fait qu’il vit qu’il y avait une large piste forestière carrossable à quelques encablures de sa cabane. Quand il s’y rendit, Vincent constata que cette piste se terminait au pied d’une vaste carrière truffée de galeries où une autre cabane en bois bien plus spacieuse avait été également élevée. A cause des nombreux indices et outils, Vincent en déduisit très facilement que cette cabane servait de gîte aux mineurs travaillant sans doute à l’extraction du minerai de fer. Il eut conscience que s’il restait là dans le coin, il prenait le risque d’être vu et dénoncé aux gendarmes. Il prit donc la décision de partir dès le lendemain matin et ce d’autant que le repos et le lièvre du repas l’avait complètement requinqué. La blessure à l’épaule avait l’air de vouloir se cicatriser et les rougeurs dues aux piqûres des fourmis n’étaient presque qu’un lointain souvenir.

     

    Chapitre 5 : La recherche

     

    Le matin du troisième jour, Vincent se mit en route très tôt mais au préalable, il prit soin d’effacer au maximum les traces de son passage dans la cabane. Il se dirigea vers la carrière et constata immédiatement que tout était calme y compris dans le chalet de bois. Il poussa précautionnèrent la porte, vit qu’il n’y avait personne et décrocha d’un portemanteau, une grosse veste de lin, un feutre et un casque métallique. Il ressortit aussitôt, non sans avoir au préalable chipé une pelle qui se trouvait là. Il enfila la veste, mit le feutre sur la tête et ainsi accoutré, il ressemblait à s’y méprendre à un véritable mineur. Il passa la sangle du casque dans le manche de la pelle qu’il posa sur son épaule et il emprunta la piste forestière d’un pas alerte et décidé. Moins d’une demi-heure plus tard, il entendit les sons d’une musique et distingua à travers les branchages, les toitures rouges d’un hameau et il reconnut Escaro. Quand Vincent arriva au village, il enfonça le feutre sur sa tête et traversa la rue en se mêlant à la foule qui suivait le cortège. La musique était jouée par une fanfare qui ouvrait la marche et tout le village semblait en effervescence. Pas de doute, aujourd’hui, c’était la fête au village. Au moment, où il allait se défiler, Vincent sentit qu’on le retenait par le bras et une voix l’interpella : « Gaston ! Gaston ! ». Il se retourna et vit un homme très rougeaud qui s’excusa immédiatement quant il vit qu’il faisait erreur sur la personne. Mais aussitôt l’homme rajouta : « avec ce chapeau, cette veste et cette pelle sur l’épaule, c’est fou, de dos, je vous ai pris pour mon ami Gaston qui travaille à la mine de fer ! Vous êtes mineur vous aussi ? ». Pris au dépourvu et ne sachant que répondre, Vincent se contenta de lui répondre simplement : « non, je ne m’appelle pas  Gaston, mon prénom c’est Jean ! » et il tourna les talons. Mais l’homme lui répondit : « comme moi, je m’appelle Jean aussi ! Mais c’est curieux, je suis contremaître à la mine depuis quinze ans et je pensais connaître tous les ouvriers mais vous, je ne vous connais pas et je ne vous ai jamais vu à Escaro ! » Vincent qui n’avait pas envie d’engager la conversation, pressa le pas mais l’homme semblait s’accrocher à ses basques et insistait : « Vous êtes nouveau à la mine ? Tout de même, quelle étrange coïncidence, vous avez la même veste et le même chapeau que mon ami Gaston ! C’est d’ailleurs étonnant, je ne l’ai pas encore vu ce matin et pourtant, il doit être là car pour rien au monde, Gaston ne manquerait la fête du village ! Oh mais si, regardez, il est là-bas sur la Grand-place ! Venez Jean, je vais vous le présenter ! ». Vincent n’eut pas d’autre choix que de quitter le cortège, il accéléra le pas et s’engagea dans une étroite ruelle qui était déserte. Mais comme le prénommé Jean continuait de le suivre tout en l’invectivant, Vincent se retourna, attendit que l’homme soit devant lui, il leva la pelle et lui en assena un grand cou sur la tête. Le chapeau de l’homme vola dans les airs mais le « pot de colle », lui, avant même que de comprendre ce qui lui arrivait, tomba à genoux puis face la première sur les pavés de la chaussée. Vincent s’assura qu’il respirait encore, puis il jeta la pelle et se mit à courir pour sortir du village. Désormais, il appréhendait que l’homme déclare l’incident aux gendarmes et que la description qu’il ferait de lui, déclenche de nouvelles poursuites. Vincent pris la direction d’Olette par de minuscules sentiers qu’il connaissait déjà et il  évita autant que possible la route principale. Ainsi, grâce à tous ces petits sentiers que son ami Jordi, lui avait fait connaître, Vincent atteignit Joncet sans encombre à la mi-journée. Il traversa la route de Cerdagne et s’engagea dans le petit sentier qui grimpe vers Flassa puis vers Jujols et le Massif du Coronat. Il était midi et en d’autres circonstances, Vincent se serait arrêté pour se reposer et se restaurer un peu, mais là, tout en marchant, il grignota juste d’un peu de fromage, d’un petit morceau de râble du lièvre qui lui restait et de quelques cerises qu’il avait trouvé en chemin. Coûte que coûte, Vincent voulait arriver à Jujols avant la fermeture du bureau des mines. En milieu d’après-midi, Vincent se présenta au service du recrutement où avant même qu’il ne prenne la parole, l’homme lui fit savoir que les équipes étaient au complet jusqu’à la fin de la semaine. Vincent ne déclina pas son identité, d’ailleurs l’homme ne lui demanda rien et il répondit simplement : « Non, je ne cherche pas du travail, je suis à la recherche d’un  homme qui a peut-être travaillé pour vous  à la mine. Il s’appelle Gabriel Pully ». L’employé lui répondit sèchement ; « Connais pas ! ». Mais depuis ces dix longues années qu’il recherchait son paternel, Vincent était habitué et ce type de réponses ne l’impressionnait plus depuis longtemps. Il ajouta calmement : «  Je voudrais que vous m’autorisiez à consulter les registres du personnel des dernières années ». « Je ne suis pas autorisé à le faire ! » lui répondit l’employé. « Allez chercher une personne qui l’est ! » : lui répondit Vincent de haut de sa stature et en élevant cette fois la voix. L’homme comprit qu’il n’aurait pas le dernier mot, se leva et alla chercher son supérieur. Un homme de grand taille, sec mais très élégant, avec des yeux bleus acier et de beaux cheveux blancs et une fine moustache se présenta à lui en souriant: « Je suis Gaston Poyet, le responsable de ce bureau, que puis-je pour vous cher Monsieur ? » Et Vincent de dire une fois de plus cette phrase qu’il avait répété des centaines de fois : « Je suis à la recherche d’un homme. Il s’appelle Gabriel Pully. Je suis son fils ». Et de rajouter en la circonstance : « A-t-il travaillé pour vous à la mine ? ». « Oui, je l’ai bien connu mais il ne travaille plus depuis deux ans » lui répondit Gaston Poyet. Les jambes de Vincent se mirent à flageoler, il vacilla un instant et il dut s’agripper au comptoir pour ne pas tomber. Cette réponse affirmative, il l’attendait depuis tant de temps qu’au fond de lui, Vincent avait presque fini par accepter qu’elle n’arrive jamais. Gaston Poyet souleva une crédence cachée dans le comptoir et lui demanda de le suivre dans son bureau. Gaston Poyet lui proposa une chaise et avant même que Vincent ne le questionne, il prit la parole : « Vous savez cher Monsieur, j’ai bien connu Gabriel Pully, c’était un brave homme, un excellent ouvrier mais il a été congédié il y a deux ans et je ne suis pas autorisé en vous en dire plus au risque de perdre ma place ». Et il rajouta : « Ne me demandez pas ce qu’il est devenu, je peux simplement vous dire qu’ils ont été trente à être limogés en même temps que lui et que ça me plaise ou non, c’est ainsi et je ne suis pas autorisé à vous en dire plus au risque de perdre ma place ». Un silence s’installa. Vincent ne savait que dire. Il était circonspect. Heureux d’avoir eu enfin une réponse positive et indécis quant à la suite qu’il pouvait en espérer. Il était également embarrassé par la situation de ce brave Monsieur Poyet qui ne cessait de lui répéter qu’il risquait son emploi et il finit par lui dire : « Vous ne pouvez pas m’en dire plus ? ». Gaston Poyet lui répondit non et rajoutât néanmoins : « Allez voir à Roca Roja ». Vincent sortit du bureau de Gaston Poyet et se dirigea vers un mur du l’accueil où était accrochée une grande carte géographique du Roussillon. Il y chercha vainement un lieu intitulé « Roca Roja » et quitta définitivement la bâtisse. Il se dirigea vers le bistrot où sur la terrasse, quatre vieux étaient occupés à jouer aux cartes à l’ombre d’un platane. « Pardon Messieurs, quelqu’un peut-il m’indiquer la direction de Roca Roja ? » Dans une parfaite harmonie, les quatre anciens éclatèrent de rire et l’un d’entre eux lui dit en catalan : « Arrête de te foutre de nous, on est vieux mais pas cons ! ». Vincent ne comprenait pas et ne savait que dire et il fut contraint de rajouter : « Je cherche Gabriel Pully et on m’a dit que je pourrais peut-être le trouver à Roca Roja ». Les éclats de rire cessèrent de concert et les quatre vieux se renfermèrent sur eux-mêmes comme des escargots dans leur coquille. Tout à coup, les vieux semblaient plus accaparés par la qualité des cartes qu’ils avaient entre les mains que par les questions que Vincent leur posait. Ils lui tournèrent le dos et ce dernier comprit qu’il venait de dire une sottise. Le silence devenant pesant, Vincent s’éloigna du café. Les autres commerces étaient fermés, les ruelles du village étaient vides et silencieuses et Vincent ne savait que faire. Il décida de se rendre à la mairie et alors qu’il cherchait son chemin, un homme l’accosta et lui dit : « Bonjour, je m’appelle Ignace et j’étais derrière le rideau au café quand j’ai entendu votre conversation avec les joueurs de cartes. Je n’ai pas grand-chose à vous dire car je travaille comme ouvrier à la construction du canal et je ne suis pas d’ici mais si j’ai un conseil à vous donner, c’est d’aller voir Miquel à la bergerie de Peiro. Lui est au courant de tout ce qui se passe dans la montagne du Coronat, il se fout du qu’en dira-t-on et en plus, il est toujours prêt à rendre service. Allez le voir de ma part. Prenez le chemin qui sort au dessus du village, puis la direction du col Diagre en longeant le canal. Au col, montez droit dans la forêt. Il y a un sentier qui est emprunté par les chèvres et les moutons, vous ne pouvez pas le rater ! ». « Pourquoi faites-vous ça ? » lui rétorqua Vincent. « Pour emmerder les vieux ! » et il rajouta « je ne supporte pas leurs mentalités, toujours à faire des commérages entre eux mais quand un étranger leur pose une question ou a besoin d’un coup de main, il n’y a plus personne ! » Vincent lui serra la main, tourna les talons pour quitter le village puis il se ravisa et il héla l’homme avant qu’il ne s’éloigne : « au fait, pourquoi les vieux se sont-ils moqués de moi quand je leur ai demandé que je voulais me rendre à Roca Roja ? » et l’homme lui répondit : «  Vous savez ici dans nos montagnes et dans le massif du Coronat en particulier, des Rocs Rouges il y en a un peu partout, en tous cas tous les endroits où l’on a trouvé un filon de marbre rouge s’appellent Roca Roja. Il paraît qu’il y a même un Roca Roja au dessus de Villefranche dont le marbre aurait servi à fabriquer le tombeau de Napoléon 1er ! ».

     

    Chapitre 6 : Le prisonnier

     

    Satisfait de cette réponse, Vincent le remercia et se mit en route immédiatement. Il traversa quelques prés et trouva aisément le canal de lauzes qui alimentait le village en eau. Il le suivit et arriva au Col Diagre alors que le soleil commençait à décliner sur l’autre versant de la vallée de la Têt. Au col, quelques bûcherons qui finissaient leur journée, lui indiquèrent le sentier de la Bergerie de Peiro qui, d’ailleurs, était très simple à suivre tant il y avait de crottes sur le sol et de bourres de laine accrochées aux épineux qui le bordaient. Il arriva à la bergerie à la tombée de la nuit. Tout était désert et silencieux. Personne dans aucun des trois mas et pas un seul animal dans les étables. Devant la plus grande des masures, il y avait une belle terrasse avec une vue splendide sur le Massif du Canigou. Il décida d’attendre le dénommé Miquel sur cette terrasse car outre une épaisse table en bois encadrée de deux bancs, il y avait une confortable chaise longue qui lui tendait les bras. Vincent s’allongea dans la chaise longue et se mit à attendre en pensant à Maria. La nuit tomba et il s’endormit.  Un bruit de branche cassée le fit sortir du sommeil. Il entendait clairement des bruits de pas au pied de la terrasse mais préférait ne rien dire car il avait toujours cette crainte que les gendarmes l’aient suivi et retrouvé. Dans la clarté d’un ou deux rayons de lune qui transperçait les ramures des grands sapins, il vit clairement quatre silhouettes qui avançaient vers les escaliers du mas. Vincent se cacha sous la table derrière un banc. Les quatre hommes étaient devant la porte et la vision qu’eut Vincent de leurs visages dans le rayon de lune lui glaça le sang dans les veines. C’était tout simplement quatre monstres qu’il avait devant lui, quatre monstres sans visage ou de moins avec une tête et des visages mais tous différents et tous incomplets. Mais malgré leur différence, tous les quatre avaient un point en commun : ils étaient terrifiants ! Les hommes entrèrent dans le mas et Vincent allait se décider à sortir de dessous la table mais il se ravisa car les quatre hommes ressortirent aussitôt. Vincent entendit clairement le plus petit d’entre eux dire : « Miquel n’est pas là mais il ne va pas tarder, asseyons-nous ! ». Les quatre hommes s’assirent autour de la table mais inévitablement leurs jambes touchèrent Vincent qui tenta de se relever en soulevant la table. Mais la table était fixée au sol et aussitôt les quatre qui avaient rapidement compris qu’il y avait quelqu’un sous la table se ruèrent sur lui. Comme les bancs étaient fixés au sol eux aussi, Vincent était comme pris dans une nasse et les seules issues possibles étaient les extrémités de la table où deux des quatre hommes l’attendaient de pied ferme. Les deux autres monstres vociféraient, le tiraient par les jambes et les bras et Vincent compris que cette fois-ci, il n’échapperait pas à ses agresseurs. Il se mit à crier : «  Arrêtez, arrêtez, je suis venu en ami, je me rends, je suis venu en ami ! »,  mais au moment où il passa la tête à l’extrémité de la table, il reçut un violent coup sur la tête qui lui fit perdre connaissance.

    Quand il reprit partiellement ses esprits, c’est pour constater qu’un grand monstre avec un seul œil mais sans vraiment de visage car il n’avait pas de nez mais tout de même deux oreilles l’avait attaché à un arbre et s’évertuait à lui jeter des seaux d’une eau glacée qu’il tirait directement d’un puits qui se trouvait là à quelques mètres de lui. Vincent avait un mal de crâne terrible. Sa tête tombait toute seule sur son épaule. Sur le moment, il pensa que c’était sa vision qui lui jouait des tours car il éprouvait des difficultés à ouvrir les yeux tant les paupières et les tempes lui faisaient mal. Mais un autre monstre s’approcha et ses pensées lui revinrent quand il reconnut le plus petit des quatre hommes, c’était celui qui avait parlé en sortant du mas. Le monstre pinça les joues de Vincent et tira sur ses paupières comme pour le forcer à ouvrir les yeux et de ses lèvres tordues, il lui lança : « Alors, l’ami ; tu fais moins le malin maintenant ! ». « Que faisais-tu planqué sous la table à nous guetter ? ». Mais Vincent était incapable de répondre. Dans sa bouche sèche, il semblait posséder un gros morceau de carton pétrifié à la place de la langue. Il aurait bien voulu lui répondre mais la migraine prenait le dessus et il n’en avait tout simplement pas la force. La somnolence le gagnait et sa tête continuait à choir sur son épaule. Il entendit vaguement le petit monstre dire : « Paulo, tu n’y pas allais de main morte, je crois qu’il aura du mal en s’en remettre » et il rajouta « un peu plus fort et cette fois on nous aurait accusés d’assassinat pour de bon ! » puis «  Charlie, c’est bon, tu arrêtes de lui jeter des seaux d’eau, ça ne sert à rien ! ». Le silence revint et dans la tête de Vincent se fut comme une béatitude, comme un bien être et il se laissa engloutir dans une agréable léthargie. Plus tard, comme dans un rêve, Vincent entendit le son lointain de cloches et de clochettes puis plus clairement et bien plus proches, des aboiements de chiens puis des éclats de voix qui le sortirent de sa torpeur. Il n’arrivait toujours pas à lever la tête mais c’était distinctement des cris d’hommes qui se chamaillaient. Il essaya de se concentrer et entendait un homme qui répétait sans cesse : « Mais qu’avez-vous fait ? »,  « mais qu’avez-vous fait ? », « vous êtes devenus fous ou quoi ? ».

    Vincent sentit qu’on le détachait de l’arbre mais ses jambes ne le tenaient pas et il s’écroulât. Il sentit qu’on le soulevait par les quatre membres et ouvrant légèrement les paupières, il vit les quatre monstres au dessus de lui. Son regard fut attiré et se figea sur l’un d’entre eux car l’essentiel de son visage n’était qu’une bouche sans nez et sans yeux. Une bouche grande ouverte, sans dents mais en l’observant mieux, Vincent vit que le monstre avait comme deux petites fentes au milieu du front et dans ces fentes, comme deux minuscules billes qui se déplaçaient très rapidement à l’intérieur. Vincent comprit que ce monstre lui aussi avait des yeux. Les monstres l’allongèrent sur une paillasse mais comme il était pris de tremblements, il sentit qu’on le recouvrait de plusieurs peaux de moutons. Une nouvelle fois, il se laissa submerger par la fatigue et il tomba immédiatement dans une douce somnolence.

     

    Chapitre 7 : La liberté retrouvée.

     

    Quand Vincent se réveilla, un chaud soleil entrait par la fenêtre. Un homme était assis à côté de son lit et sommeillait assis sur une chaise. Ce n’était pas un monstre mais un bel homme avec des cheveux ébène qui tombaient sur ses épaules et un barbe noire de quelques jours. Vincent se dit que tout ça avait été un mauvais cauchemar mais quand il voulut se redresser, la migraine et la nuque douloureuse se rappelèrent à son bon souvenir et lui remirent les idées en place. Non, il n’avait pas rêvé et tous les événements revinrent à sa mémoire : les quatre monstres, la table et les bancs de la terrasse qui s’étaient refermés sur lui comme un piège, puis le trou noir et les seaux d’eau glacée qu’on lui avait jetés au visage alors qu’il était ligoté à un arbre. Les quelques mouvements de Vincent eurent pour effet de réveiller Miquel qui se redressa sur sa chaise et finit par se lever au dessus du lit. Par sa stature, l’homme avait un aspect impressionnant et Vincent constata qu’il s’agissait d’un homme bien plus grand et bien plus costaud que lui. A travers le tissu de ses vêtements, ses muscles saillaient et en le regardant Vincent se mit à penser que la chemise bleue qu’il portait, était vraiment trop étriquée. Mais non, quand l’homme se déplaça dans la pièce pour aller se servir ce qui était sans doute du café chaud, il se déplaçait plutôt gracieusement et sa longue chemise qui tombait sur son pantalon de toile lui allait parfaitement. C’était ce qu’on appelle plus communément une force de la nature. Il revint s’asseoir sur la chaise et lança à Vincent d’une voix rauque ; « Alors l’ami ça va mieux ? » et il rajouta aussitôt : « Quand tu roupilles toi, tu ne fais pas semblant ! » puis « quel mauvais vent t’as amené chez moi ? » Mais Vincent ne pouvait toujours pas parler tant sa langue était encore sèche et comme collée à son palais et il se contenta de lever une main vers son front pour indiquer qu’il avait mal à la tête. Puis, dans la foulée et pour indiquer qu’il avait soif, sa main se transforma en un verre qu’il portât à sa bouche. Aussitôt Miquel se leva, retourna vers le poêle, il y plaça une brique rouge sur la plaque puis se saisissant de la bouilloire, il remplit un autre gobelet de café qu’il porta à Vincent. Pendant qu’il buvait, l’homme l’observait puis il se décida à parler et lui dit : « Je m’appelle Miquel. Allez raconte moi tout l’ami, tu peux me faire confiance et commence par le début ».

    Dans la bouche et la gorge de Vincent le café chaud eut un effet bénéfique immédiat et il se mit à raconter son histoire en précisant qu’il était arrivé ici sur les conseils d’Ignace. A l’énonciation de ce nom, Miquel lui fit un sourire et un signe d’acquiescement mais en aucune manière, il n’interrompit Vincent dans ses propos. Il écouta attentivement Vincent lui raconter toute son histoire, ses dix années de recherches incessantes, son statut de déserteur, les gendarmes qui étaient sans cesse à ses trousses, ses pérégrinations diverses, son arrivée à Mantet et son amour pour Maria, les monstres et la courte bagarre d’hier soir où il fut obligé de reconnaître que pour une fois il n’avait pas eu le dessus. A part auprès de Maria et de Jordi, jamais Vincent n’avait évoqué sa vie, ses sentiments, ses difficultés comme il le faisait aujourd’hui auprès de Miquel mais quelque part, il avait comme le pressentiment qu’il vivait peut-être là, la dernière chance de retrouver son père. Au fond de lui, il pensait: « il est temps que je dévoile mes cartes et que j’abatte mon jeu ! ». Miquel qui l’avait écouté longuement, sans poser aucune question comprit immédiatement que ce jeune homme, qui était allongé sur sa paillasse, s’était mis à nu devant lui mais un point de l’histoire de Vincent l’embarrassait bougrement, ce point s’appelait Gabriel Pully et avec cet embarras sur les bras, il ne savait que dire. Miquel se décida néanmoins à reprendre la parole et commença ainsi : « Bien que je ne devrais pas le faire et tu comprendras peut-être pourquoi plus tard, je vais t’organiser une rencontre avec Gabriel Pully. Je ne sais pas si le Gabriel Pully que je connais c’est ton père mais promets moi que si ce n’est pas le cas, tu oublieras tout ce que tu as vu, vécu, tout ce qui s’est passé ici, tout ce qui va encore se passer et qu’on n’entendra plus jamais parler de toi dans le secteur. Jure le moi ! ». Vincent, un peu abasourdi, leva la main droite comme devant un tribunal et n’eut pas d’autres choix que de répondre « Je te le jure ! » puis il lui parut très important de rajouter comme pour montrer qu’il était un homme de paroles : «  Je n’ai qu’une parole tu sais ! ».

    Miquel qui l’avait regardé droit dans les yeux, d’un air grave, dodelina de la tête pour faire comprendre à Vincent que cet accord oral était définitivement scellé entre eux et immuable quoi qu’il arrive. Puis il prit la parole et dit à Vincent : « Avant que je t’emmène voir Gabriel, j’ai deux ou trois choses à te raconter à son propos. Quand j’aurais fini, tu me diras si tu souhaites toujours le rencontrer. Tu es d’accord ? ». Vincent acquiesça et Miquel se mit à son tour à raconter son récit : « J’ai connu Gabriel Pully, il y a cinq ans. Ici on l’appelle tous ‘Marbre Rouge’. Tu penses savoir pourquoi mais tu te trompes. As-tu déjà entendu parler des ‘Gueules cassées’ ? ». Vincent fit signe que non et Miquel continua son récit : « Les gueules cassées se sont des soldats de 1870 qui ont été gravement blessés à la tête et qui n’ont pas eu la chance de mourir à la guerre. Cette nuit, tu en as vu quatre spécimens mais tu as pu voir aussi que c’était des hommes qui savent se défendre et se battre quand ils se sentent agressés et malheureusement quand un étranger arrive et qu’il ne les regarde pas comme des hommes, ils ont le sentiment d’être agressés et cette nuit, tu en as fait les frais. Ces hommes qui ont été défigurés à la guerre, que la médecine a rafistolée tant bien que mal, ici dans le massif, il y en a encore une vingtaine qui vive très mal leur statut de parias depuis qu’ils ont été limogés de leurs emplois à la mine, il y a deux ans maintenant. Voilà pourquoi Gaston Poyet n’a pas voulu de te donner d’explications supplémentaires. On lui interdit d’en parler car en réalité, ils ont été jetés dehors comme des vauriens parce qu’ils étaient des gueules cassées et que le nouveau chef d’exploitation en avait marre de les avoir devant les yeux à longueur de journée. Tout ce que l’on pourra te raconter d’autres à leur sujet n’est que pure invention. Miquel arrêta de parler un instant, alla chercher la brique chaude qu’il avait disposé sur le poêle, l’enroula dans un chiffon et la plaça sur l’oreiller sous la tête de Vincent : « avec ça, ta migraine va disparaître ! » lui dit-il puis il continua son récit : « On te dira qu’une femme qui avait l’habitude de faire de la cueillette dans la montagne a été violée et retrouvée morte et les mauvaises langues continuent à dire que ce sont les gueules cassées qui auraient fait le coup. Depuis, un espagnol a été arrêté à Mont-Louis alors qu’il tentait de récidiver et il a avoué le meurtre de la cueilleuse mais dans cette affaire, dès le départ, on a surtout accusé Gabriel Pully que les gendarmes ont recherché pendant des jours et des jours, jusqu’à ce qu’ils s’aperçoivent qu’il était parti faire le tâcheron à la mine de talc de Caillau pendant ses jours de repos. Gabriel a mal vécu son arrestation mais comme il avait un alibi inattaquable, les gendarmes ont fini par le laisser tranquille mais au passage et entre temps, il avait pris quelques sérieux coups de baston. Depuis il vit reclus dans la montagne et ne veux plus voir personne. Le nouveau chef d’exploitation de la mine a profité de cette affaire pour congédier toutes les gueules cassées et Gabriel se sent un peu responsable de la perte des emplois de tous ses amis. Car il faut que je te dise, Gabriel est une gueule cassée lui aussi, mais ce n’est pas une gueule cassée comme les autres. Il semble qu’il n’ait pas fait la guerre lui. En tous cas, il n’en parle jamais. Il dit qu’il a perdu tous les souvenirs de sa jeunesse et comme pour exorciser son passé et son handicap, il n’a de cesse de raconter toujours la même histoire. Il dit qu’une vieille femme l’aurait recueilli après l’avoir retrouvé calciné et agonisant dans un fossé. Selon les paroles de cette vieille femme, il était paraît-il aux portes de la mort et selon elle, c’est un vrai miracle qu’il est survécu à son état. Elle n’a jamais été en mesure de lui dire ce qui s’était passé mais dans cette période trouble du début de la guerre, elle a supposé qu’il aurait été soit agressé par des bandits de grands chemins, par des déserteurs ou peut-être même par des paysans du coin. En tous cas, le souhait de ces agresseurs était de le faire disparaître à jamais en lui mettant le feu et en le laissant pour mort dans ce caniveau. Il raconte qu’elle l’aurait soigné pendant dans de longues années. Il dit qu’elle aurait même recousu la peau de son visage pour qu’il retrouve un peu l’aspect d’un être humain. Ici ses compagnons d’infortune quant ils l’ont vu pour la première fois, l’ont aussitôt appelé « Marbre Rouge » à la fois car il est dur comme un roc mais surtout parce qu’il a été intégralement brûlé de la tête aux pieds. Son visage est rouge comme une pivoine et veiné de traces noires par les brûlures comme l’est parfois le marbre rouge. Sa face n’est pas aussi abîmée que ceux qui ont reçu des éclats d’obus à la guerre mais le feu a rongé en partie son nez, ses joues et ses oreilles. Il dit que la vieille qui l’a recueilli et qui vivait seule n’a jamais rien dit à personne car tous les papiers qu’il détenait sur lui avaient complètement brûlé avec ses habits et étaient illisibles. Il n’avait donc aucune identité et la vieille femme, prise de compassion pour lui, a préféré conserver le silence et l’a gardée cloîtré jusqu’à sa mort. Plusieurs années après l’avoir retrouvé dans le fossé, à quelques mètres de l’endroit, la vieille aurait retrouvé une casquette et sur le galon intérieur était inscrit le nom de Gabriel Pully. La vieille lui montra la casquette dans l’espoir qu’un souvenir remonte à la surface, mais non, il n’eut aucune souvenance. Il jeta la vieille casquette défraîchie, garda le galon mais comme il n’avait pas d’état civil, il accepta, mais sans faire aucune recherche, de porter ce nom-là. Quand la vieille mourut, il fit des démarches à Toulouse pour obtenir des papiers. Il tomba certainement sur un employé d’Etat Civil compréhensif et complaisant qui, sur la base du galon de la casquette et de son histoire, accepta de lui établir un livret ouvrier. Je suppose que ce brave fonctionnaire a bien voulu tenir compte de son handicap et c’est ainsi qu’il devint définitivement Gabriel Pully, domicilié chez la vieille femme dans un petit hameau de la région toulousaine dont je n’ai pas retenu le nom. Il vivait là-bas de quelques légumes d’un petit jardin et de quelques lapins enfermés dans un clapier et c’est tout. En vain, il a cherché du travail mais avec sa gueule personne n’acceptait de l’engager. Dans ce petit village où tout le monde se connaît et se côtoie, il avait du mal à vivre et a accepté sa condition d’exclu de la société. Il avait beau se présenter comme le neveu de la disparue, compte tenu de son faciès, il était mal accepté. Il avait conscience de faire peur aux enfants qui souvent se moquaient de lui. Il fit part au maire de son désarroi et ce dernier lui promit de chercher une solution. Quelques mois plus tard, le maire le convoqua et lui dit que dans certaines mines du Roussillon, une entreprise recrutait d’anciennes gueules cassées de la guerre et c’est ainsi qu’il est arrivé ici, il y a cinq ans maintenant. Voilà tu sais à peu près tout de la vie du Gabriel Pully que je connais. Miquel s’interrompit longuement et semblait observer les réactions de son auditeur. Deux larmes coulaient sur le visage de Vincent. « Tu veux toujours le rencontrer ? » rajouta-t-il.  Et Vincent sans aucune hésitation lui répondit : « Et comment ! » et il rajouta : « Tu sais Miquel, je viens de t’écouter attentivement et au fur et à mesure que tu avançais dans ton récit, je me disais « c’est mon père, c’est mon père, ce ne peut-être que mon père ! ». Miquel lui répondit : « Eh l’ami ne t’emballes pas, n’oublie pas qu’il a perdu la mémoire et en fin de compte c’est lui qui décidera s’il est ton père ou pas ! ». Mais Vincent insistait et lui répondit qu’il y avait dans le passé de Gabriel et dans le sien trop d’éléments corroborant leurs histoires communes et il ajouta : « Une chose que j’ai oublié de te dire Miquel. Selon ma mère quand mon père a été appelé sous les drapeaux, c’est à Toulouse qu’il devait se rendre. Tu vois tout se tient ! ». Mais avant leur éventuelle rencontre, car Miquel avait toujours la crainte que Gabriel refuse cette entrevue, il tenait à calmer les ardeurs de Vincent et il lui rappela simplement : « N’oublie pas un chose Vincent, c’est que si cet homme s’appelle Gabriel Pully, il ne le doit qu’à une vieille casquette vermoulue trouvée dans un fossé ! » mais pour ne pas le décourager, il rajouta aussitôt : « Ecoute, je vais aller le voir, il n’est pas très loin d’ici et je vais tenter de le convaincre de te rencontrer. J’en ai pour la journée, attends moi ici et profites-en pour te remettre sur pieds car s’il accepte, nous devrons crapahuter un peu. Tu vas garder mon troupeau en attendant et je vais dire à mes amis qui sont restés dehors toute la nuit qu’ils peuvent disposer. Tu sais, depuis qu’ils ont été limogés, les gueules cassées, je les fais bosser un peu pour moi. Il garde mon troupeau quand je dois m’absenter. Nous faisons un peu du troc ensemble. Je leur donne un peu du lait et de la viande contre un service rendu, contre des légumes, des champignons ou des truffes qu’ils ramassent dans la montagne. Tu sais ce sont des hommes très courageux, ils défrichent des lopins de terre, les dépierrent, se construisent des cabanes en rondins et ils arrivent à cultiver des fruits et des légumes là où même les chardons n’arrivaient pas à pousser. Certains vivent dans les galeries d’anciennes mines désaffectées. Tu sais depuis une dizaine d’années que certains sont là avec moi dans la montagne, j’ai appris à les connaître et la vie au quotidien est pour eux un calvaire permanent. Ce qu’ils vivent, on ne peut le souhaiter à personne. Certains ont été rejetés par leur famille au retour de la guerre. J’en ai vu de nombreux se suicider car il ne pouvait plus supporter cette vie de chiens et ceux qui arrivent à tenir, c’est parce qu’ils se sont enfermés dans une carapace aussi dure que le marbre que l’on extrait de cette montagne. Tu sais, ils ne vont jamais pêcher dans les lacs et ils pêchent essentiellement dans les torrents, sais-tu pourquoi ? ». Vincent lui fit signe que non. « Pour eux, un lac c’est un miroir et ils haïssent les miroirs ». Vincent se leva un peu chancelant et sortit saluer ses agresseurs de la nuit. Miquel l’observa par la fenêtre mais le laissa faire et quand Vincent fut de retour après un long entretien, il vit qu’un grand sourire éclairait son visage. « Tout est arrangé » lui dit-il et Miquel lui répondit : « C’est bien ce que tu viens de faire Vincent, ils vont d’adopter, tu verras ! » et il rajouta : « Pendant mon absence, tu sauras garder mes chèvres et mes moutons au moins ? » et Vincent lui répondit : « N’ait aucune crainte Miquel, au cours de mon récit, je t’ai parlé de Jordi, c’est le frère de Maria et c’est le chevrier de Mantet, il m’a formé à ça et tu peux partir tranquille ! ».

     

    Chapitre 8 : Le rendez-vous

     

    Le berger pris son bâton et sortit du mas en lançant à Vincent : « Souhaite-moi bonne chance » puis il se reprit « non, souhaite-toi bonne chance plutôt et fait une prière pour qu’il accepte de te rencontrer. Gabriel, c’est un chic type mais c’est une vraie tête de mule tu sais ! ». Miquel prit un petit sentier qui filait derrière la bergerie à travers bois et il disparut. Vincent se mit à surveiller le troupeau mais les deux patous de Miquel étaient si bien dressés qu’il en avait la tâche largement facilitée. Dès qu’un mouton ou qu’une chèvre s’éloignait un peu de devant la bergerie, il entendait aboyer les deux patous qui les ramenaient aussitôt au bercail. Dans la soirée, pour être tranquille, il enferma le troupeau dans un enclos et se mit à attendre Miquel dans la chaise longue. Les chiens étaient couchés à se pieds et il était heureux car ça lui rappelait Mantet et les chiens de Jordi qui dormaient toujours la tête posée sur ses pieds. Il repensait aux événements de la nuit et il ne put s’empêcher de sourire aux étranges réactions qu’il avait eues en voyant les quatre gueules cassées et à l’altercation qui s’en était suivie. Miquel arriva au milieu de la nuit et le réveilla si brutalement que Vincent se leva d’un bond et faillit lui décocher un coup de poing au visage mais le berger réussit à l’esquiver : «  Eh, l’ami, tu n’as pas retenu la leçon apparemment ! » lui lança-t-il en riant. Vincent s’excusa mais ce qui l’intéressait surtout, c’était de savoir comment la rencontre avec Gabriel s’était passée et il lui dit : « Alors raconte moi, il accepte de me voir ? » mais Miquel l’entraîna d’abord à l’intérieur du mas mais il ne le laissa pas languir plus longtemps : « Oui, je crois que j’ai été un bon avocat. Je lui ai raconté toute ton histoire. Autant te dire qu’il n’a pas bronché, il ne m’a pas posé une seule question et s’est contenté de m’écouter. Je peux te dire que ça n’a pas été facile mais il a fini par accepter de te rencontrer dès demain midi dans sa cabane. Je lui ai dit qu’un fils qui cherche son père depuis dix ans au point de risquer le peloton ou le bagne comme déserteur, ne peut-être qu’un bon fils. Mais comme je te l’ai dit ce n’est pas un type sensible et il a fallu que je lui dise aussi que c’était la dernière chance de sa vie de finir sa reconstruction. Je lui ai dit que la brave femme qui l’avait recueilli avait commencé le travail et que si tu étais son fils, ce travail tu le terminerai certainement. J’amène de l’agneau et nous mangerons chez lui. Il m’a simplement demandé qu’avant d’arriver chez lui, je te mette un bandeau noir sur les yeux car dans l’immédiat, il veut que l’on respecte sa vie privée. Tu sais Vincent, il faut le comprendre, pour lui tu es un étranger qui débarque sans crier gare ! ». A cet instant, Vincent était le plus heureux des hommes et il embrassa Miquel comme si c’était un ami de toujours. Miquel tentait de le faire redescendre sur terre en lui disant que la partie n’était pas encore gagnée mais cette excellente nouvelle suffisait pour l’instant au bonheur de Vincent et il en pleurait de joie.

     

    Chapitre 9 : La rencontre

     

    Le lendemain matin Miquel partit voir ses amis sans visage et revint avec eux. Il leur demanda de bien vouloir garder le troupeau et la bergerie jusqu’à son retour. Quand Paulo lui demanda pour combien de temps il partait, Miquel lui répondit qu’il n’en savait strictement rien mais qu’il pensait être de retour avant le lendemain. Miquel et Vincent s’engagèrent dans le petit sentier derrière la bergerie. Tout en marchant, Vincent acquis la certitude qu’ils montaient vers le sommet du Coronat mais il préféra garder le silence. D’ailleurs les deux hommes ne s’adressèrent pas la parole de tout le chemin puis à un moment Miquel prit Vincent par le bras et lui dit simplement : « L’heure est venue que je te mette le bandeau sur les yeux » et comme ils étaient encore au milieu de la forêt, il rajouta aussitôt : « ne t’inquiètes pas, je vais te guider ! ». Vincent se laissa faire et ils marchèrent ainsi côte à côte, encore plus d’une heure, Miquel tenant Vincent par un bras. Vincent entendit le grincement d’une porte de bois que l’on ouvre et une voix dire : « c’est bien, vous êtes à l’heure ! ». Miquel enleva sans tarder le bandeau à Vincent qui se retrouva nez à nez avec Gabriel. Il ne savait que dire ni que faire. Il aurait aimé se jeter dans ses bras mais l’homme qu’il avait en face de lui avait un visage impassible. Un visage de marbre. Un visage de marbre rouge. Puis en comparaison des autres gueules cassées, il se mit à penser que l’homme qu’il avait en face de lui était bien moins monstrueux que la description qu’en avait faite Miquel. Il l’observa longuement, cherchant une éventuelle ressemblance avec lui dans ce visage si altéré par les brûlures. Il n’en trouva aucune mais ses pensées le convinrent qu’il n’y avait rien de plus normal à cela. Sur le moment, il resta néanmoins comme pétrifié puis il fit le premier pas et lui tendit une main amicale. Gabriel lui tendit la main gauche car à sa main droite, il ne lui restait pratiquement que deux doigts. Les autres avaient brûlés et ce n’était plus que trois petits moignons qui ressemblaient à des petites saucisses calcinées. Miquel pour détendre l’atmosphère qu’il sentait crispée, lança à la volée : «  On va peut-être prendre l’apéro, ensuite je ferais cuire les côtes d’agneaux et après, vous parlerez de votre affaire ! ». Mais Vincent ne l’entendait pas de cette oreille car il était impatient d’en finir et dit : « D’accord pour l’apéro mais il est préférable qu’on parle en trinquant si Gabriel n’y voit pas d’inconvénient ». Miquel resta un peu médusé par cette réplique autoritaire de Vincent et comme Gabriel n’avait pas encore pipé mot, il se contenta de lui répondre : « c’est vous qui voyez, moi je suis là pour vous aider et vous savez que vous pouvez compter sur moi ! ». Gabriel alla chercher trois verres et une bouteille de Muscat dans un placard  et ils s’assirent tous les trois autour de la table. Malgré son handicap à la main droite, Vincent constata que Gabriel l’utilisait parfaitement avec ses deux doigts valides puis il prit la parole pour lui dire : «  Gabriel, Miquel t’a raconté mon histoire. Qu’en penses–tu ? ».  Mais le « rien » net et sans ambages que Gabriel lui répondit, le pétrifia de nouveau. Mais comme il ne voulait en aucune manière lui dévoiler la moindre faiblesse, il se mit à le questionner sans répit : « Quand tu as entendu le nom de Pully pour la première fois, l’avais-tu déjà entendu ? ». « As-tu déjà entendu parler du Playras ? ». « Conserves-tu des souvenirs antérieurs au drame que tu as vécu ? ». « Te souviens-tu d’avoir été marié et d’avoir eu un enfant ? ». « Te souviens-tu de tes propres parents ? ». « Connais-tu un peu l’Ariège ? » « Te souviens-tu d’avoir été appelé pour partir à la guerre en août 70 ? » Etc.…. A ce flot de question, Gabriel répondait systématiquement par un « non » bref et sans détour mais il commença à prendre la parole quand Vincent lui demanda : « Te souviens-tu en quelle année la vieille dame t’a recueilli ? ». Il lui répondit : «  Tu sais mon garçon… »; Mais comme il vit un bref sourire d’amusement dans les yeux de Vincent, il se reprit rapidement pour dire : « c’est un façon de parler ! » Puis il poursuivit en disant « tu sais, Madame Amalric quand elle m’a récupéré dans le fossé, c’était déjà une vieille femme, veuve et comme moi, elle ne savait ni lire ni écrire, alors les dates et les années, elle ne s’en préoccupait pas mais elle m’a simplement dit qu’elle avait entendu dire que la guerre avait commencé quand elle m’a trouvée » et il rajouta « : « Tu sais, je suis un vieux monstre aigri et je pense que tu perds ton temps avec moi ! ». Mais Vincent ne voulait rien entendre et il reprit aussitôt le fil de ses questions : « dans quel village, t’as-t-elle retrouvée ? ». « Elle m’a retrouvé à l’orée d’un bois pas très loin du village de Sajas où elle vivait dans une petite ferme. Sajas est situé à environ 50 kilomètresde Toulouse ». Mais pourquoi me poses-tu cette question ? » : lui rétorqua-t-il. « Parce que ça m’intéresse de savoir si elle t’a trouvée sur une route qui mène du Playras à Toulouse mais ça, je ne pourrais le vérifier que plus tard mais d’ores et déjà le fait que ce soit à côté de Toulouse me conforte dans l’idée qu’il y a de forte probabilité que tu sois mon père » lui dit-il. Puis avant même que Gabriel tente de le contrer de nouveau, il lui assena une série de réalités : « tu ne trouves pas très étrange qu’à l’endroit même où elle t’a découvert agonisant, elle ait trouvé cette casquette avec écrit sur le galon le nom de mon père ». « Si tu penses que tu n’est pas Gabriel Pully pourquoi as-tu accepté de prendre ce nom plutôt qu’un autre ? ». « Tu sais ma mère m’a dit que mon père était analphabète mais elle-même ne l’était pas. Elle savait lire et écrire et c’est elle qui m’a fait l’apprentissage car chez nous l’école la plus proche était bien trop loin pour que je puisse y aller ». Gabriel fut un peu touché par toutes ces évidences et comme Miquel ajouta : « tu sais Gabriel, il a raison Vincent, même si tu as perdu tous tes souvenirs, tu dois bien réfléchir à tout ça au risque de passer peut-être à côté de la chance de ta vie ! ». Gabriel était bien ébranlé et en guise de dernier argument il finit par dire : « vous savez la casquette, Madame Amalric l’a trouvé quelques années plus tard, elle était bien abîmée mais pas brûlée et n’importe qui a pu la perdre à cet endroit-là, les coïncidences ça existent ! ». « Gabriel, tu refuses la vérité ! » insista Miquel et Vincent en rajouta une couche en disant : « Montre-moi le galon Gabriel que je compare l’écriture avec celle du testament de ma mère ! » De la poche de son pantalon, Vincent sortit un petit porte-monnaie en cuir qu’il ouvrit et il en extirpa un petit carré de papier. Il déplia délicatement le papier et le tendit à Miquel pour qu’il le lise. Le visage habituellement souriant du berger se figea et il se mit à lire le testament à haute voix : «  Vincent, je suis très fatiguée et je ne vais pas tarder à te quitter. Ne pleures pas, c’est la vie. Tu m’as donné mes plus belles années de bonheur. Tu es mon fils unique, alors je te laisse tout ce que je possède. Mais si tu es mon seul fils, tu n’as pas été le seul amour que j’ai eu. J’ai beaucoup aimé ton père et depuis qu’il est parti en 1870, j’ai une déchirure au fond du cœur qui ne s’est jamais refermée. C’est cette déchirure qui m’as tuée à petit feu et ni toi ni moi n’y pouvons rien. Le maigre héritage et notre petite maison que je te laisse, tu en feras ce que bon te semble mais je te demande une seule mais importante faveur : promets-moi de mettre tout en œuvre pour savoir ce que ton père est devenu. Moi, je n’ai jamais pu le faire car pour cela, il aurait fallu que je te délaisse et que je quitte la maison. Alors j’ai vécu avec ce regret mais d’un autre côté, j’étais bien trop heureuse de t’élever et bien trop occupée à t’éduquer. Ton père était un homme bien, nous nous aimions et il n’aurait jamais abandonné ni sa femme et encore moins son enfant. Si je te dis ça, c’est que je suis sûre qu’il lui est arrivé un malheur. Alors, tes recherches t’amèneront peut-être à un constat fatal et il faudra que tu t’y prépares. Mais il faut aussi que je te dise qu’il m’est très souvent arrivé d’imaginer que vous puissiez un jour vous retrouver. J’en ai si souvent rêvé que c’est devenu une vraie obsession. Puis, j’en suis presque arrivé à me convaincre qu’il en sera tôt ou tard ainsi. Alors essaie de savoir ce que ton père est devenu, c’est tellement mon souhait le plus cher. Je sais que tu le feras. Ta mère qui t’aime. Joséphine Pully ».

     

    Chapitre 10 : Le voyage

     

    Gabriel avait écouté en silence et quand Miquel termina la lecture, il se leva comme un automate et retourna au placard d’où il sortit une boite métallique. Pour la première fois depuis qu’il le connaissait, Miquel lui trouvait un visage humain. Son visage n’était plus rouge mais c’était le visage blême d’un homme bouleversé par ce qu’il venait d’entendre. De la boîte métallique, Gabriel tira le galon, le déplia et l’étira sur la table. D’un seul et même mouvement, Vincent et Miquel se levèrent pour lire ce qui était écrit : « Gabriel Pully » seulement. Miquel plaça le testament juste en dessous du galon et dit aussitôt : « c’est la même écriture, une belle écriture penchée, les lettres sont identiques et je dirais même mieux, je parierais que c’est la même encre mauve qui semble avoir servi à écrire les deux textes » et Vincent ajouta : «  A la maison, j’ai toujours vu maman écrire avec cette encre et moi-même, j’écrivais avec cette encre mauve quand elle me faisait écrire des dictées ! ». Gabriel devait se rendre à l’évidence, l’écriture était la même et le Gabriel Pully qui avait perdu la casquette, c’était bien le père de Vincent. Mais c’était plus fort que lui, il refusait de croire qu’il pouvait être le vrai Gabriel Pully. C’était comme si toutes les souffrances qu’il avait endurées, l’empêchaient de goûter au bonheur qui semblait se dessiner pour lui. En désespoir de cause, Vincent lui dit : « Gabriel accepterais-tu de venir avec moi au Playras, c’est le village d’enfance de mon père et peut-être y retrouveras-tu des souvenirs ? » et il ajouta : «  si tu acceptes de venir et que là-bas aucun souvenir ne te revient, après ça je ne t’embêterais plus jamais et même si tu le souhaites, on cessera de se voir à jamais mais il faut quand même que je te dise une chose : que tu le veuille ou non, je sais que tu es mon père et quoi qu’il arrive j’aurais exaucé le vœu de ma mère et pour moi, c’était ça le plus important ». D’un signe de la tête, Gabriel ne put faire autrement que de lui dire qu’il acceptait sa proposition. « Tu sais Gabriel, je suis recherché par les gendarmes alors on va être obligés de passer par la montagne et parfois même par de très hauts sommets mais je connais tous les chemins et en marchant bien, je pense qu’il nous faudra moins d’une semaine pour arriver au Playras ». Miquel trop heureux de ce voyage lança : « Je viens avec vous les amis ! » mais Vincent essaya de le dissuader en lui faisant toucher du doigt la complicité que les gendarmes ne manqueraient pas d’établir s’ils venaient à être arrêter mais ce fut en vain. D’un autre côté, Vincent savait que le berger serait d’un secours évident pour aller chercher dans les villages les ravitaillements nécessaires à cette longue marche. Le visage de Gabriel était un handicap et lui était fiché et recherché par tous les gendarmes de France, alors il finit par accepter la présence de Miquel.

    Deux jours plus tard après quelques préparatifs, les trois hommes se mirent en route direction le Massif du Madres car depuis le Coronat, c’était le plus court chemin vers l’Ariège. Ils évitèrent le col de Jau car ils redoutaient que des douaniers et même des gendarmes soient en faction sur la frontière entre les deux départements. De préférence et pour éviter les contrôles, Vincent empruntait plutôt des chemins forestiers que des routes principales. Ils démarraient très tôt le matin, faisait une longue pose au plus chaud de la journée puis se remettaient en route jusqu’à la tombée de la nuit et ils profitaient ainsi des longues journées de ce beau mois de mai. Ils ne s’approchaient des villages que par la nécessité à devoir se ravitailler et Miquel, avec sa sympathie naturelle, remplit cette mission à merveille. Six jours plus tard, ils entraient dans Sentein et Vincent avait eu l’espoir que Gabriel reconnaisse un peu ce pays du Couserans et cette vallée du Lez que son père avait côtoyé toute sa jeunesse. A travers des champs et des prés, ils rejoignirent un minuscule sentier qui montait vers Bencarrech puis vers Le Playras. Vincent connaissait ce sentier par cœur et les bons souvenirs lui revenaient sans cesse dans la tête comme d’agréables boomerangs. Ils n’arrêtaient pas de dire à Gabriel, tu vois au loin ce pic c’est le Maubermé, celui-là c’est le Crabère, j’y suis monté souvent et toi ? Là devant c’est la vallée de l’Isard où j’allais me baigner dans le torrent. Tu ne t’ais jamais baigné dans l’Isard ? Là-haut, ces bâtiments que l’on voit, ce sont les mines du Bentaillou d’où l’on extrait du zinc et du plomb, ne me dit pas que tu ne les connais pas ? Vincent parlait à Gabriel comme à son père mais l’autre gardait le silence et ne répondait jamais. Puis ils arrivèrent au Playras devant la maison où Vincent avait toujours vécu. La maison semblait avoir résisté à ces dix années d’absence mais le toit de la grange s’était effondré, le poulailler et les clapiers étaient ensevelis sous les ronces, les terrasses, les vergers, les jardins, tout était envahi de hautes et mauvaises herbes. De nombreux arbres avaient poussés au gré des graines que le vent avait emportées et semées un peu partout et n’importe comment. Comme pour se rassurer, Vincent dit à Gabriel : « prends ton temps, c’est normal que tu ne reconnaisses rien. Moi-même, j’ai du mal à m’y retrouver dans tout ce chambardement ! ». Miquel qui ne connaissait rien de l’endroit dit à Vincent : «  le mieux, c’est qu’on entre dans la maison, il y a plus de chance qu’il reconnaisse quelque chose, un objet par exemple qui longtemps lui aurait été familier ! » et il rajouta : « Vincent passe moi la clé » et Vincent lui répondit : « tu sais la clé, il y a belle lurette que je l’ai perdue alors enfonce la porte ! ». « Tu plaisantes, tu as vu l’épaisseur de la porte, je vais y laisser mon épaule » lui répondit Miquel. « Non, elle doit être vermoulue depuis le temps ! » lui rétorqua Vincent. Après diverses tentatives infructueuses, ils furent contraints de constater que l’épaisse porte de merisier avait résisté au temps et aux intempéries et dans leur dos, ils entendirent avec étonnement Gabriel dire : « Laissez ! ».

     

    Chapitre 11 : Le dénouement

     

    Les deux jeunes hommes regardèrent Gabriel partir droit vers un grand tilleul qui se trouvait au milieu de la terrasse. Dans le tronc de cet arbre, il y avait à hauteur d’homme un trou peut-être naturel ou qui, peut-être, allez savoir, avait été creusé par un pic vert. Comme dans un rêve, ils virent Gabriel mettre sa main dans le trou et en sortir une clef. Avant même que Gabriel ne réalise ce qu’il venait de faire, dans un cri qui déchira le silence ambiant, Vincent hurla « papa » et il se mit à courir en direction de Gabriel qu’il souleva comme s’il s’agissait d’une poupée de chiffon. Vincent pleurait de joie et quand Gabriel réalisa la portée de son geste, il se laissa aller dans les bras de son fils et lui aussi se mit à pleurer comme un enfant. Ils restèrent très longtemps enlacés l’un à l’autre, à pleurer à chaudes larmes et Vincent qui n’arrêtait pas de répéter « papa, je t’ai retrouvé, papa je t’ai retrouvé, et il rajoutait « papa, je t’aime, papa je t’aime » et devant ce spectacle, Miquel y alla lui aussi de quelques inévitables sanglots.

    Même dans ses rêves les plus fous, Vincent n’avait jamais imaginé un tel dénouement et même s’il savait que son père ne retrouverait plus jamais la mémoire de sa jeunesse, il était en ce jour béni des dieux, le plus heureux des fils. Il avait réalisé le souhait de sa mère et savait que de là-haut, elle le voyait et qu’elle était, elle aussi, la plus heureuse des femmes et des mères.

     

    Les trois hommes quittèrent le Playras se jurant néanmoins d’y revenir régulièrement pour redonner à ce lieu, la splendeur de son passé. Miquel et Gabriel retournèrent au Coronat car leur vie présente était encore là-bas. Vincent retourna à Mantet et sur les conseils du Maire et de Maria qui attendait un enfant de lui, il se constitua prisonnier auprès des gendarmes de Prades. Lors de son procès devant le Tribunal militaire de Perpignan, tous les gens du village de Mantet, tous les gens qui l’avaient côtoyés, tous les gens qui l’aimaient et ils étaient nombreux, étaient là. Il y avait son père, Miquel et toutes les gueules cassées du Coronat. Une dernière fois, il raconta son histoire fournissant comme argument principal le testament que sa mère lui avait laissé mais ses meilleurs avocats furent tous ces gens qui étaient venus le soutenir. Il échappa au bagne et aux travaux forcés et la seule sanction qu’on lui infligea, c’est d’avoir à réaliser le service obligatoire pour lequel on le pourchassait depuis dix ans. Le plus drôle, c’est qu’il fut enrôlé dans la gendarmerie et dans un division spécialisée dans la montagne où il fut le plus heureux des militaires. Il accomplit ses deux années de service obligatoire puis il épousa Maria qui entre temps avait accouché d’un petit Michel dont le parrain était bien évidemment Miquel. Son père quitta le Coronat et vint pendant quelques temps habiter à Mantet. Puis tout le monde mit la main à la pâte pour restaurer la maison du Playras et quand elle fut terminée, Gabriel retourna là-bas dans le village de son enfance où il avait laissé tant de souvenirs oubliés…..Là, plus personne ne l’appela plus jamais « Marbre Rouge ».

     

    Le 28 juin 1914, les Serbes bosniaques assassinaient l’archiduc d'Autriche François-Ferdinand, héritier du trône austro-hongrois. Cette minuscule étincelle allait embraser la planète toute entière jetant 60 millions de soldats sur les multiples fronts de la Première guerre mondiale. 9 millions de personnes ne revinrent pas vivants de cette horrible guerre et les nouvelles gueules cassées se comptèrent par milliers mais plus aucune ne fut jamais enrôlée dans les carrières de marbre rouge du Haut-Conflent…..

     

    Fin…


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